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Rose planète (2015)

Date de sortie : 20 mai 2015
Format : CD

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Label : Kwaidan Records / Because

Édition vinyle disponible ici
> La critique de Télérama
> La critique des Inrocks

Entretien

Peu de temps après la sortie de Nous étions Dieu, album électro-rock marqué du sceau de la « new wave », Nicolas Comment réfléchit à l’idée d’un second album solo qui en serait le contrepoint acoustique. Il imagine alors un nouvel opus qui narrerait les différents chapitres d’une histoire d’amour : une bande-son boisée et symphonique sur laquelle se poserait – comme une voix off – son timbre vocal, chaud et profond.

C’est pourquoi Rose planète possède une unité et une mouvance propre que l’on réserve habituellement à un film. Le disque s’ouvre comme un générique sur l’énumération mythologique et inquiétante des planètes de notre système solaire pour se conclure par le rayonnement d’une étoile que l’on perçoit dans l’allégresse des cordes. Cette « étoile rose » qui prend la forme phantasmatique « d’une pin-up punaisée sur le noir de la nuit comme un vaisseau spatial » (Vénus venue) s’incarne tout le long de l’album dans 12 chansons conçues comme autant de « séquences » : apparition du personnage féminin (Rose planète), blason (Tu t’appelles Sexie), rencontre (L’abc), naissance de l’amour (L’amour fleuve), voyage (L’ange du bizarre) et puis – dans un hommage joueur à Godard – c’est le mépris (Camille), la rupture (Un miroir honnête), le rejet (Amaurose), le remords (Rémora), la nostalgie (Dites à Dita) et, enfin le commencement d’une nouvelle histoire (Vénus Venue)… La boucle est bouclée : le disque tourne sur lui-même : rose/eros.

Ainsi, si Rose planète est bien un disque rose – un disque pour adulte –, c’est parce qu’il est aussi une ode à l’idéal féminin qu’incarnent dans l’album de feutrées révérences à Bardot (Camille), Greta Garbo (Rémora), Dita Parlo (Dites à Dita), mais également à sa muse et égérie, l’actrice Milo McMullen (ex-bassiste d’Arnaud Fleurent Didier) dont la présence traverse l’album et prend corps à travers un duo dans la somptueuse ritournelle L’abc… Nicolas Comment se joue ainsi, grâce à une écriture précise et poétique, des clichés propres au genre en cabrant avec douceur et élégance les codes amoureux. Pour entendre l’érotisme singulier de l’album, il faut d’ailleurs lire, le très beau texte de l’écrivain Yannick Haenel : En écoutant Rose planète de Nicolas Comment *. Il faut savoir aussi que la succube sacrée nommée « Sexie » dans le disque et que nous retrouvons sur plusieurs titres de cet album (Tu t’appelles Sexie, La Chambre de Sexie) est un personnage inventé par Marie-Laure Dagoit (écrivain et directrice des sulfureuses et underground éditions Derrière la Salle de Bain), que les dessins de la pochette et du livret de l’album sont de Mïrka Lugosi (artiste et modèle du photographe fétichiste Gilles Berquet, lui même auteur des photos de presse).

Rose planète est un album dont le son organique et symphonique (la plupart des compositions possèdent cordes, piano, cuivres) n’est pas sans rappeler les compositions d’un groupe tel que les Tindersticks. Et c’est d’ailleurs sur les conseils de Stuart Staples que Nicolas Comment enregistrera « en live » les rythmiques de son nouveau disque – avec l’aide d’Éric Simonet (réalisateur de l’album) et Maxence Cyrin (arrangeur et compositeur de 6 musiques) – dans la ferme-studio de Rodolphe Burger située dans une vallée vosgienne. Mais c’est à Tanger où Nicolas Comment se rend alors régulièrement dans le cadre d’une résidence d’artiste, que l’écriture de l’album prend véritablement forme. Là-bas – par-delà les mythes de Paul Bowles ou de William Burroughs (L’ange du bizarre), il trouve une terre propice à l’écriture et fait plusieurs rencontres importantes, telle son amitié avec le chanteur Christophe (alors voisin tangérois) ou sa collaboration avec Gérard Manset (auteur de la préface du livre de photographies de Nicolas Comment : T(ange)r (Éditions Filigranes, 2014).

Car il convient de ne pas oublier que Rose planète est aussi, en dehors de sa luxuriance musicale, un grand disque littéraire. Jean-Jacques Schuhl auteur du fameux Rose poussière (le titre de l’album est un clin d’oeil) ne s’y est d’ailleurs pas trompé en me laissant ce matin un message sur ma boîte vocale : « J’ai écouté le disque de Nicolas Comment. J’y retrouve la virtuosité de son premier album dans la versification et la prosodie avec toutes ces tournures intéressantes (rejets, inversions) sans pourtant que cela soit maniéré ou vise à l’effet. Quant au contenu c’est bien la chambre des amants : de la musique de chambre… Est-ce la chambre baudelairienne ou bien une autre ? J’allais dire que ce disque m’a fait « rêver », mais ce n’est pas le mot… Je trouverai ! J.-J. Schuhl ».

John Jefferson Selve

(Fondateur et rédacteur en chef du magazine Possession immédiate,co-fondateur et rédacteur en chef de la revue Edwarda. Il collabore aussi avec les magazines Vogue et Purple)

N.D.A. : Rappelons que Nicolas Comment est aussi photographe. Ça passe par l’oeil, le détail ; c’est aussi cela l’histoire de Rose planète : le regard. Et quand lui confie un texte l’écrivain Chloé Delaume, cela donne en milieu d’album le réussi Amaurose (qui signifie la perte de la vue) dans une chanson retroussée aux principes même de la conception de Rose planète, avec boîtes à rythmes et atmosphère synthétique : comme un instant négatif de l’ensemble pour mieux dire l’importance de ce disque fabriqué à l’ancienne.